Des reflets à la réflexion

Mai 18, 2023 | Ma démarche | 2 commentaires

Être dans la posture d’un perpétuel débutant

 

Au tout début, lorsque j’ai commencé la photo, j’ai été naturellement attiré par les reflets aquatiques. J’aimais me plonger visuellement dans l’eau qui reflétait le monde solide à la surface. L’eau en mouvement renvoyait des images déformées comme une peinture abstraite et invitait l’imaginaire à y percevoir de nouvelles représentations.

 

 

J’ai passé beaucoup de temps à contempler l’eau et sur les centaines de clichés que j’ai réalisé durant cette période, j’ai pu réaliser quelques beaux tableaux surréalistes.
En me penchant sur mes débuts, je réalise que le processus créatif était riche. Cette approche spontanée, intuitive et organique de la photographie m’ouvrait le champ des possibles en matière d’inspiration. D’ailleurs, la créativité ne trouve-t-elle pas une grande part de son inspiration dans l’impondérable ? Finalement, le photographe ne doit-il pas apprendre à désapprendre ? Ne doit-il pas être dans une posture de perpétuel débutant pour évoluer et découvrir de nouveaux horizons photographiques ?

 

 

Les reflets aquatiques étaient comme des fragments de ma pensée flottant sur les eaux de ma conscience.
Aujourd’hui, mon champ d’intérêt s’est concentré sur un autre sujet aux apparences bien différentes des origines. Et pourtant, à y regarder de plus près, je me rends compte qu’il y a de nombreux points communs.
En effet, tout comme les reflets aquatiques, la photo de rue telle que je la mets en scène regorge d’effets miroir.

 

 

Par exemple, sur cette photo prise des années plus tard, vous pouvez faire le parallèle entre la femme à la valise et l’affiche de cinéma. Cette mise en abyme photographique a progressivement déterminé mon style.

Parvenir à trouver le fil rouge

 

Le fil rouge est un thème, une idée ou un élément récurrent qui relie les images entre elles. Il s’agit d’un élément unificateur qui donne de la cohérence à l’ensemble des photos.
Le fil rouge peut être intentionnellement crée par le photographe pour donner une direction à son travail. Mais il peut également se développer d’une manière spontanée au fil du temps. Cela contribue à apporter une identité à sa démarche.
Pour ma part, le fil rouge est apparu progressivement sans l’avoir intentionnellement cherché et il m’a conduit petit à petit à trouver mon style.
Le style photographique, c’est une façon très personnelle de s’exprimer. Le style découle du vécu, des goûts, de la culture de la personne et c’est pour cela qu’il est très personnel contrairement au genre photographique (paysage, mode, macro, astro, photographie animalière ou de rue, etc.). A force de pratiquer régulièrement un genre photographique, on acquiert son style.
Dans l’idéal, c’est ce qui permet de reconnaitre tout de suite l’auteur d’une photo. Mais soyons honnêtes ! Il est de plus en plus difficile de produire un style original et unique. La photothèque mondiale ne cesse d’augmenter annonçant un jour pas si éloigné que cela le big bang du big data. Juste pour info, le volume de données numériques à l’échelle mondiale devrait dépasser en 2025 les 180 zettaoctets. Nous sommes tellement nombreux à avoir accès à la photographie qu’il est difficile de créer un concept que personne n’a jamais fait.

 

 

Photo prise en 2022 à la Neue Nationalegalerie à Berlin. Le tableau est d’Ernst Ludwig Kirchner. Même lorsque je visite un musée, le fil rouge me suit à la trace.

J’ai découvert récemment un photographe autrichien du nom de Stefan Draschan qui fréquente les musées et dont le fil rouge est de saisir les visiteurs qui font corps avec les peintures.
Le street art occupe de plus en plus la scène urbaine et j’utilise aussi souvent que possible ce support. J’aime beaucoup l’idée que l’art sorte des musée et s’offre librement aux passants. Du coup, de la même façon que Stefan Draschan, j’intègre les passants aux œuvres car elles nous influencent autant que nous les influençons. C’est aussi une façon d’interroger le sens de l’art.

 

 

Photo prise en 2022 rue du Jeu des Enfants à Strasbourg. Street art de DAN 23. Le MoMA (musée d’art moderne et contemporain de New York) passe par là de façon fortuite pour nous rappeler que l’art contemporain occupe de plus en plus de place dans l’espace public.

Contrairement à Stefan Draschan j’utilise l’environnement sous toutes ses formes. L’essentiel, c’est qu’il interagisse avec le sujet principal.

L’humour est central dans ma démarche. J’aime rire. Je rigole des situations, jamais des personnes. La nuance est fondamentale et il me semble important de rappeler mes intentions. Je ris aisément de situations cocasses ou surréalistes mais je ne me moque jamais d’autrui. L’exercice est délicat car l’humour est subjectif et culturel. Il peut donc arriver qu’il ne soit pas au goût de tout le monde.

 

 

Dans cette image, j’ai réussi, en associant le motif du fond au sujet principal, à créer un leurre qui donne l’impression que le personnage est pourvu d’une queue. Cet humour nous renvoie en même temps sur nos origines animales. Le tour est joué !

L’humour est le propre de l’humain. Il me semble important de l’associer à ma démarche photographique. Il révèle également une certaine joie de vivre dans notre société. De plus, la ville foisonne de scènes incongrues et comiques. Vineet Vohra est un photographe indien qui maîtrise avec un certain talent cette humour. A ma connaissance, il n’a pas de site internet mais vous pouvez le trouver sur Instagram.

Ma démarche se nourrit de nombreuses sources d’inspiration mais je fonctionne principalement de façon intuitive. Ce n’est que dans un second temps que je découvre le sens de mes photos.

Comme je l’évoquais dans mon premier article, je pratique la photo de rue avec mes tripes de façon assez organique mais je respecte néanmoins certaines étapes indissociables de cette discipline.

Avant de prendre une photo, il est essentiel d’observer attentivement son environnement et d’explorer les possibilités visuelles par anticipation. Je porte une attention particulière à la lumière, aux formes, aux lignes, aux couleurs, aux motifs, aux images et aux textes qui m’entourent.

La composition est également un aspect clé de la photographie de rue. Très rapidement, je décide comment organiser les éléments visuels dans le cadre.

Le choix des paramètres de l’appareil photo me semble tout aussi important. Je les règle en fonction de la scène et de l’effet souhaité. Et puis je veille également à appuyer sur le déclencheur au bon bon moment en prêtant attention à l’expression du visage, le mouvement ou la position du corps et l’interaction des sujets pour saisir l’instant décisif.

Comme vous pouvez le constater, tout se passe très rapidement et il est important de bien maitriser ces aspects techniques pour ne plus y penser. Le boitier est devenu un prolongement de moi-même. Je vous rassure, je ne dors pas avec. Mais comme la voiture, on finit par conduire sans penser aux aspects techniques.

 

 

Je n’hésite pas à retoucher une photo en noir et blanc pour mieux faire ressortir une scène quand cela me semble plus indiqué.
Mais dans la plupart des cas, j’utilise la couleurs car je joue énormément sur les correspondances chromatiques. Les couleurs guident mon regard comme si elles avaient un langage.
Le fil rouge contient de nombreux effets miroir et c’est ce qui fait sa force. Mais je crois que ce qui lie toutes mes photos de rue entre elles est l’extraordinaire qui surgit de l’ordinaire du quotidien urbain. C’est la substantifique moelle de ce fil rouge.

 

 

Photo délicieusement surannée prise à Strasbourg en 2023

 

Réflexion

 

Je pense que le photographe engagé pleinement dans sa passion cherche quelque chose. Je pense qu’il fouille en lui à la recherche d’un élément particulier de sa vie qui l’a marqué. Je crois que les images qui nous attirent sont des reflets de nous-mêmes. Étrangement, j’ai commencé la photographie en m’intéressant aux reflets aquatiques. Ils m’ont guidé jusqu’à la photographie de rue qu’on devrait plutôt appeler photographie humaniste tant l’humain et non la rue est le sujet principal.

Finalement, le reflet d’une image n’est-elle pas la réflexion d’une idée ?

En traquant le hasard des similitudes ou des ressemblances, j’ai fini par m’interroger sur les raisons qui ont conduit mon regard à faire ce choix. Pourquoi suis-je attiré par l’humain ? Pourquoi suis-je un peu obsédé, il faut le dire, par ces scènes extraordinaires qui surgissent de l’ordinaire urbain ?

L’humain est-il le résultat du hasard ou plutôt d’une forme d’intelligence qui nous dépasse ? Qu’est-ce qui tire les fils du hasard ? Est-ce de simples coïncidences ou est-ce bien plus que cela ? Toutes ces coïncidences soulèvent des questions sur la nature de la réalité humaine et introduisent une réflexion philosophique, voire même métaphysique.

Mes photos abordent également d’autres sujets comme l’influence de l’environnement sur nous et inversement ainsi que le rapport entre la copie et l’originale.

Lorsque j’étais enfant, je me souviens qu’une idée récurrente me troublait. Je me demandais par quel hasard j’avais eu la chance d’exister et d’être qui je suis. Je me demandais par quelle miracle j’étais né en France dans cette famille et non pas dans une autre vivant ailleurs ? J’étais comme fasciné par ces questions existentielles.

De nombreuses années plus tard, la photographie me révèle que ces questions existentielles sont toujours présentes en moi et que non seulement elles orientent mon regard mais déterminent aussi ma vision du monde.

La photographie de rue n’a pas seulement vocation à documenter l’histoire sur les sociétés. Ces instantanés de vie ont plusieurs niveaux de lecture et c’est justement ce qui fait leur richesse et leur intérêt. Je pense que le champ du processus créatif est aussi vaste que l’univers et qu’en l’explorant nous sommes forcément amenés à rencontrer des dimensions qui nous échappent.

Je parle évidemment d’une photographie personnelle et non pas de commandes particulières faites dans le cadre professionnel.

Sabine Weiss a reconnu juste avant sa mort dans ce merveilleux documentaire de Camille Ménager « Le siècle de Sabine Weiss » qu’elle regrettait avoir passé autant de temps à honorer les commandes de projets photographiques et que si c’était à refaire, elle consacrerait plus de temps à la photo de rue. Ce sont justement ces photos qui lui ont permis d’être reconnue parmi les grands photographes humanistes. Et ce sont ces photos très personnelles prises à la volée entre deux commandes qui la faisait vibrer. D’ailleurs, c’est peut-être aussi pour cela qu’elle n’arrivait pas à en dire grand chose car ces images reflétaient une part de sa personnalité et de son intimité qu’elle ne voulait ou pouvait pas exposer.

J’ai commencé la photographie avec un appareil photo numérique de type réflex équipé d’un système de miroir qui joue un rôle clé dans son fonctionnement. Dans un premier temps, j’ai été attiré par les reflets aquatiques qui m’ont conduit progressivement à la photo de rue dont le fil rouge ou leitmotiv était composé d’effets miroir. Et ces reflets m’ont guidé vers une réflexion. Même le plus mauvais des détectives ne pourrait passer à côté de ces indices. Ne dit-on pas que le reflet, c’est le miroir de l’âme ?

Pour conclure, je dirais que la street photography (photographie de rue) est un genre photographique qui offre non seulement un aperçu unique de la réalité sociale et humaine dans l’espace public mais aussi qui révèle la personnalité du photographe dans l’espace intime de sa propre humanité.

Merci d’avoir pris le temps de lire cet article et n’hésitez pas à me laisser vos impressions en commentaire. À bientôt !

Evgen Bavcar est né

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Masse Max
Masse Max
7 jours il y a

Bonjour Fabrice J’aime beaucoup votre regard facétieux et juste dans vos photos de rue. Je regrette de ne pas vous avoir rencontré dans notre expo à Bischwiller en mai dernier. Amicales pensées. Max