Et si le monde n’était pas tel qu’on le voit

1. Qu’est-ce qu’une image ?

On distingue deux grandes familles d’images.

La première concerne les images perceptives et la deuxième se rapporte aux images mentales.

a. L’image perceptive

Par image perceptive, il faut entendre les images qui sont produites sous l’action directe de stimulus visuels.

C’est la source première de notre activité psychique.

Notre vision naturelle est le résultat complexe d’une autoconstruction neuronale depuis notre naissance et qui continue sans cesse de se transformer avec le temps. 

b. L’image mentale

Par image mentale, il faut entendre toute représentation cérébrale mémorisée ou imaginée construite en dehors de toute stimulation visuelle directe.

Il s’agit aussi bien des représentations des objets, que celles des idées, des concepts ou encore des rêves. Les images mentales se fondent sur une activité psychique en lien avec notre mémoire et notre imagination.

De ces images mentales, nous distinguons celles qui sont produites de façon consciente ou inconsciente.

Les rêves, fantasmes, hallucinations sont des images mentales inconscientes que nous ne contrôlons pas.

c. Réminiscence

De mémoire, quelques images mentales me reviennent de mon enfance.

Je percevais l’espace bien plus grand que je ne le perçois aujourd’hui. Le mobilier me semblait immense. Ma vision correspondait à ma taille ainsi qu’à mon expérience, petite et brève. Je me souviens encore de l’armoire murale qui occupait tout le couloir et dont la porte coulissait sur un monde imaginaire incommensurable. En effet, la perspective joue un rôle crucial dans la façon dont nous percevons les éléments qui composent notre environnement. La taille des objets peuvent varier en fonction de la hauteur et de la distance par lesquelles l’observateur les perçoit.

Le temps me semblait également différent. Certaines journées paraissaient interminables. Le temps semblait s’étirer infiniment alors qu’aujourd’hui, j’ai l’impression que le temps m’échappe. Il m’arrive même d’espérer des journées de 48 heures. C’est bien la preuve que la perception de l’espace et du temps évolue progressivement et qu’elle ne correspond pas forcément à la réalité.

2. Du point de vue étymologique

Le terme image trouve son origine étymologique dans le latin « imago », qui signifiait une représentation, une imitation ou encore une ressemblance. Ce mot latin était également associé à la notion de masque, en référence aux masques mortuaires utilisés dans l’Antiquité romaine. En effet, l’imago désignait un moulage de cire prélevé sur le visage du défunt dans les familles patriciennes romaines. Ces images étaient ensuite peintes et conservées dans des boites par les familles des défunts. Ainsi l’imago garantissait la survivance de la ressemblance. A l’origine, l’image était par conséquent la copie d’un défunt visage. Puis, le sens a évolué pour devenir une représentation visuelle de la réalité.

La dimension de persistance de la mort à travers une copie me semble néanmoins toujours présente puisque l’image perçue demeure une copie de la réalité des choses sujettes à disparaitre. Par exemple, l’image d’une photographie peut révéler une réalité qui n’existe plus. De façon plus subtile, l’image que je perçois à l’instant n’est déjà plus tout à fait la même un instant plus tard. En effet, la nature des choses qu’elles soient en mouvement ou même fixe ne semble jamais tout à fait pareille.

Dans la philosophie platonicienne, les images étaient des copies imparfaites des formes idéales ou des concepts purs. Là encore, nous sommes dans un concept d’imitation imparfaite de la réalité qu’on ne pourra jamais saisir pleinement.

Avec le développement des sciences cognitives, le vocable image a évolué pour inclure les représentations mentales tels que les concepts abstraits, les souvenirs, les idées, les rêves, etc.

3. La subjectivité de la perception visuelle

L’image est donc associée à une représentation subjective de la réalité.

En effet, les images visuelles peuvent être influencées par la culture, les émotions, les préjugés, les souvenirs, les intentions, les attentes, l’expérience, les psychotropes, etc. Une image est donc forcément une représentation subjective de la réalité, filtrée à travers les perceptions, l’éducation, les expériences et les interprétations individuelles. 

Les perceptions visuelles peuvent même varier d’une personne à une autre en fonction des différences physiologiques qui influencent la manière dont chaque individu perçoit la lumière et les couleurs.

En somme, les gènes, le développement psychomoteur, la culture, l’éducation, les connaissances et l’expérience forgent nos cerveaux qui à leur tour influencent notre interprétation de la réalité. 

L’image est par conséquent une perception de la réalité et non la réalité.

Les illusions d’optique démontrent par exemple comment notre cerveau peut interpréter différemment ce qui s’offre à notre regard.

a. Démonstration

Voici quelques exemples afin que vous compreniez mieux la subjectivité de notre perception visuelle.

La perception figure-fond, concept mieux connu par le vase d’Edgar Rubin, psychologue danois du siècle dernier, est une illusion d’optique qui montre comment une image peut être interprétée de différentes manières selon la focalisation de l’attention. Sur cette image vous pouvez y voir soit un vase soit deux visages.

En effet, selon cette théorie le concept de figure-fond est central dans la perception.

La perception figure-fond se réfère à la capacité de notre cerveau à organiser visuellement ce que nous voyons en identifiant un objet principal (la figure) par rapport à son environnement (le fond). Dans le cas du vase de Rubin, certains voient d’abord le vase comme figure et perçoivent ensuite les deux visages comme le fond. D’autres, au contraire, peuvent avoir une perception totalement inverse. Cette ambivalence dans la perception de la figure et du fond démontre la flexibilité de notre perception visuelle.

N’hésitez pas à faire cette expérience en observant cette image. Vous comprendrez mieux le concept.

Ce concept issu de la théorie de la Gestalt part du principe que toute perception, toute représentation mentale et toute structure sémantique se diviserait ainsi en un avant-plan et un arrière-plan. 

Il s’agit par conséquent de l’habileté du cerveau à séparer les données essentielles des informations superflues.

La paréidolie est également une forme d’illusion qui fait qu’un individu perçoit dans un stimulus visuel (parfois sonore), indéfini ou vague, une forme précise souvent humaine ou animale. Par exemple, voir un animal dans un nuage, un visage dans un rocher ou encore entendre une voix humaine dans le souffle du vent.

Lors d’une randonnée dans les Vosges, la vieille souche d’un arbre m’avait vraiment stupéfait tant sa forme ressemblait à celle d’un visage.

Voici la photo en question :

Ce phénomène est étroitement lié à notre capacité innée à reconnaître des schémas et des formes familières dans notre environnement. La paréidolie montre à quel point notre cerveau est câblé pour détecter et interpréter des modèles, même là où il n’y en a pas réellement.

La perception de formes familières là où il n’y a que des arrangements aléatoires de lignes, de taches ou de contours démontre à quel point notre esprit cherche à donner un sens aux stimulus visuels, même s’ils sont vagues ou ambigus. La paréidolie souligne la manière dont notre perception est influencée par nos expériences antérieures, nos attentes et notre tendance naturelle à trouver des modèles dans le chaos visuel.

Ainsi, les deux exemples précédents, nous démontre que la vision n’est donc pas seulement un processus physique, mais aussi cognitif et que la réalité du monde perceptible ne correspond pas forcément à ce que l’on voit. Notre cerveau produit une interprétation des informations visuelles qu’il reçoit.

A présent, vous comprenez mieux que la fameuse expression « je ne crois que ce que je vois » n’est pas une preuve de la réalité tangible des choses.

4. La vue comparée à un appareil photo

L’œil ressemble globalement à un appareil photo.

  • Une optique convergente (la cornée et le cristallin s’apparente à l’objectif)
  • Un système de dosage de la lumière (l’iris correspond au diaphragme)
  • Un capteur lumineux (la rétine ressemble à un capteur d’appareil photo)
  • Un traitement d’image (le cerveau présente des similitude avec le processeur).

Cependant les deux systèmes sont différents en terme de performance. Les processeurs d’appareils photo sont encore loin d’égaler la puissance de calcul du cerveau. C’est la raison pour laquelle la photo brute prise par le boîtier ressemble rarement à la scène observée par l’oeil.

Nous allons procéder à une petite expérience afin que vous compreniez mieux à quel point notre cerveau est capable de réinterpréter puissamment l’image.

Prenez une feuille de papier et tracez-y 2 points à environ 5 centimètres l’un de l’autre.

Maintenant, fermez l’œil droit, et visez le point de droite avec l’œil gauche. Faites varier la distance entre la feuille et votre visage tout en continuant à regarder le point droit. A un moment donné, lorsque vous allez rapprocher la feuille, le point gauche va tout simplement disparaître. En effet, l’œil a une forme de « trou noir » dépourvu de cellules photoréceptrices baptisée « le point ou la tâche aveugle ». Cette zone correspond à l’endroit où le nerf optique est relié du cerveau à la rétine.

Plus étonnant, si un trait la traverse comme un cadrillage par exemple, vous continuerez à le voir alors que le point a totalement disparu. En effet, le cerveau reconstitue la partie manquante de l’image avec une efficacité redoutable.

Cette expérience montre que l’œil n’est pas un capteur très fidèle mais que le cerveau effectue un traitement stupéfiant pour retrouver certaines parties des images manquantes.

De plus l’image arrive inversée dans notre œil. Et c’est encore notre cerveau qui remet l’image à l’endroit.

5. Conclusion

Pour conclure, vous l’aurez compris, la réalité, c’est-à-dire l’ensemble de tout ce qui existe objectivement, indépendamment de nos perceptions ou interprétations, est subjective. Il serait donc présomptueux de croire que ce que nous voyons correspond à la vérité objective de ce qui est.

Certains photographes pensent qu’ils doivent sortir l’image du boitier telle quelle sans la traiter pour être aussi proche que possible de la réalité. Mais, d’une part, chaque boitier interprète l’image différemment et ensuite aucun appareil photo n’est assez performant pour reproduire une scène naturelle telle que nous la voyons. Ainsi, l’image non traitée n’est pas plus réelle que celle archi-traitée. En fait, l’image est plurielle. Notre expérience, notre éducation, notre culture, notre sensibilité, notre héritage génétique et physique conditionnent la façon dont nous percevons le monde. Finalement, tout n’est qu’une histoire de point de vue et affirmer que traiter une photo, c’est déformer la réalité, relève de l’irréalisme. Pour moi, chaque photo est une interprétation personnelle de son point de vue sur le monde.

La nature ontologique de l’image est foncièrement subjective. Il est même probable que les couleurs que nous percevons ne correspondent pas aux vraies couleurs de la réalité puisque nos yeux et notre cerveau interprètent ces longueurs d’onde. Certains sont atteint d’achromatopsie, d’autre de daltonisme, et les animaux voient le monde de manière bien différente comme pour certains oiseaux qui distinguent les ultraviolets, les abeilles aussi ou encore les mouches qui ont une vision à mouvement rapide.

Force est de constater que nous vivons dans le même monde et pourtant, nous le voyons chacun autrement. Chaque espèce a évolué avec des adaptations visuelles spécifiques qui correspondent à ses besoins et son environnement.

Chacun voit sa propre réalité en fin de compte tout comme chacun embrasse sa propre vérité. Et c’est justement, selon moi, ce qui rend la chose intéressante.

La réalité absolue est invisible pour le commun des mortels et, en admettant que nous y accèderions, qu’en ferions-nous ?

Nous sommes, selon moi, chacun une part de cette réalité et c’est l’addition de toutes ces réalités qui nous rapproche de la réalité. Dans le fond, comme disait Socrate, « je sais que je ne sais pas ».

Ainsi, accepter la réalité de l’autre, c’est s’éloigner de sa propre ignorance.

Merci d’avoir pris le temps de me lire ou de m’écouter. N’hésitez pas à me laisser un petit commentaire pour enrichir ce contenu de votre point de vue ou simplement de vos impressions.

À bientôt !

Fabrice
Fabrice

Passionné de photographie, mon sujet de prédilection est l'humain bien que j'aime également photographier la nature. Disons que j'aspire à photographier la nature humaine. J'arpente régulièrement la ville comme une scène de théâtre où se joue notre propre comédie sociale. Je photographie sans préjugé des scènes de la vie quotidienne pour en faire des messages humanistes avec un regard poétique.

Publications: 15

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CARE
CARE
1 mois il y a

Bravo Fabrice, cet article est très intéressant, merci

Gilbert de Murcia
Gilbert de Murcia
27 jours il y a

Bravo Fabrice, article très intéressant, super documenté. Pas mal l’expérience des points rouge et noir !

Bertrand
Bertrand
8 jours il y a

Bravo Fabrice pour toutes ces explications qui transcendent ta force d’expression sensible et artistique. La subjectivé est un principe tellement important lorsqu’on on veut à sa manière et de façon humble faire bouger un peu les choses, les perspectives, les points de vue !!

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