La photographie, un miroir à double réflexion

Oct 31, 2023 | Accueil, Ma démarche | 10 commentaires

1. Introduction

Depuis son apparition au début du XIXème siècle, la photographie a beaucoup évolué. Elle est aujourd’hui présente dans tous les domaines et il est bien difficile de l’imaginer disparaître un jour tant elle influence notre quotidien. De la chambre noire, en passant par le reflex argentique puis numérique, le smartphone et enfin le boitier sans miroir (mirrorless), la photographie est devenue de plus en plus accessible jusqu’à devenir un domaine commun du quotidien. Malgré une utilisation qui est devenue de plus en plus courante, la photographie suscite un engouement croissant.

Dans cet article, j’évoquerai uniquement la photographie en tant que moyen d’expression personnelle. Je n’aborderai pas la photographie de mariage, de sport ou tout autre commande particulière dont les exigences limitent bien souvent la part d’expression personnelle.

Je pratique la photographie depuis une dizaine d’années. Le fait de ne pas avoir professionnalisé cette activité m’a permis d’avoir une grande liberté au niveau de ma créativité. C’est bien ma sensibilité qui a déterminé mes choix photographiques. D’une certaine façon, mes photos sont une part de moi-même. Pour reprendre une expression bien connue en l’adaptant au sujet d’une façon un peu facétieuse : « Dites-moi ce que vous photographiez, je vous dirai qui vous êtes ». En effet, je pense que la photographie est un miroir à double réflexion. Elle ne renvoie pas que l’image de notre environnement mais aussi celle de notre monde intérieur.

Je vais donc tenter de développer cette réflexion tout au long de cet article.

2. L’oeil miroir

Il y a des photos qu’on ne fera jamais. Tout simplement parce qu’on ne les voit pas. Je peux passer des dizaines de fois dans la même rue sans jamais voir certains éléments qui composent le décor. Pourquoi ? Tout d’abord parce que ma culture, mon éducation et mon expérience influencent ma façon de percevoir certaines informations visuelles. Mettez deux personnes dans un même environnement et il y a de fortes chances qu’elles ne voient pas la même chose.

En fait, chaque personne voit le monde selon sa propre perception basée sur ses expériences, ses connaissances, ses valeurs, ses émotions et ses attentes. La vision est un processus véritablement très complexe influencée par une combinaison de facteurs individuels, cognitifs, émotionnels, culturels et sensoriels.

Depuis que je fais de la photo de rue, ma réflexion à ce sujet a considérablement évolué.

Je crois que notre regard est un miroir dans lequel se reflète une grande part de nous-mêmes. Je ne pense pas être le seul à avoir abordé ce sujet mais ces quelques lignes sont uniquement le fruit de ma pratique et de ma réflexion. Si vous connaissez des auteurs qui abordent ce sujet, n’hésitez pas à m’en faire part dans les commentaires.

Lorsque je sors faire des photos de rue, je me conditionne pour capter des scènes particulières. À tel point d’ailleurs que je ne vois plus que cela. Rien d’autre. Je traque les correspondances de couleurs et de formes jusqu’à annihiler tout le reste. C’est bien la force de la pensée qui influence mon regard. Et c’est peut-être bien plus que cela d’ailleurs.

L’oeil est comme un miroir qui reflète avant toute chose sa réalité intérieure. Et c’est cette réalité qui influence selon moi l’orientation visuelle.

3. L’écriture automatique

L’objectif de l’appareil photo n’est-il pas le prolongement de l’organe de la vision ? Ce « troisième œil » reflète une image particulière de notre environnement mais le sujet renvoie forcément à une part de nous-mêmes puisqu’il a suscité notre intérêt. C’est cette double réflexion que j’interroge sans relâche dans cet article.

Dans le cadre de mon travail d’éducateur, et ce depuis quelques années maintenant, je forme à la photographie des personnes en situation de handicap mental.

C’est personnes ont la particularité d’être bien plus spontanées que nous autres conformistes s’attachant à la norme sociale au point de refréner notre subjectivité, nos émotions et notre créativité.

Il en résulte des photos très personnelles dès les premières séances. Parmi les participants aucune photo ne se ressemble. Un photographe a réalisé toutes ses photos penchées. Un autre s’est concentré sur des roues. Un autre sur des tuyaux d’arrosage. Un autre encore est surnommé le Lucky Luke de la photo tellement il réalise rapidement un cliché. Force est de constater que chaque participant affiche tout de suite un style et ne cherche pas à copier un genre particulier. Ces participants hors du commun ont moins de filtre que la plupart d’entres nous et cela facilite grandement leur créativité. Ils m’ont rappelé mes débuts en photographie où j’explorais plein de sujets différents sans me poser trop de questions. Et ils m’ont rappelé une chose essentielle : la photographie en tant que support d’expression personnelle renvoie d’abord à sa propre vision intérieure du monde.

Dans leur spontanéité artistique j’y vois une forme d’écriture automatique conceptualisée par le mouvement surréaliste. En effet, cette méthode de lâcher-prise permettait de reconnecter l’humain avec son intériorité dans une grande liberté artistique. Et la photographie n’est-elle pas au sens étymologique écrire avec la lumière ?

Ne vous est-il jamais arrivé de vous promener en ville ou ailleurs sans savoir précisément ce que vous allez photographier en vous laissant inspirer librement par ce qui suscite votre intérêt ?

Ce n’est que plus tard, lorsque vous observez toutes vos photos que vous découvrez le lien entre elles et y donnez du sens. Dans un premier temps, tout se fait de manière inconsciente.

4. Miroir, mon beau miroir

Je crois que toutes photos représentent une part de nous-mêmes. Depuis le début de la photographie jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de genres (paysage, rue, mode, portrait, etc) ont vu le jour. À tel point d’ailleurs, qu’il est de plus en plus difficile, voire impossible, d’inventer un nouveau genre. Mais par contre, nous pouvons nous exprimer dans ces genres de façon très personnelle, c’est-à-dire avec un style bien à nous. Je pense d’ailleurs qu’il y a potentiellement autant de styles que de photographes. Je veux dire par là que le style est très personnel même s’il s’acquiert progressivement au fur et à mesure de la pratique.

Mais pourquoi fait-on de la photo ? Il est quelques fois intéressant de se poser la question.

Tout en haut de la pyramide de Maslow, dans la dernière partie, celle de la réalisation de soi, on retrouve un besoin fondamental, à savoir, celui de créer. Certains vont exprimer ce besoin par l’art culinaire, la peinture, l’imaginaire, et bien d’autres choses encore, comme la photographie par exemple.

Tout comme l’enfant qui copie pour apprendre à se développer, certains photographes vont commencer par copier un genre. Ces photos miroirs reflètent dans un premier temps un manque de personnalité. Ce n’est qu’à force d’imiter tout en se recherchant que le photographe va évoluer jusqu’à trouver son style. Et pour différentes raisons, certains ont plus d’appétence que d’autres dans ce domaine. Mais ce qu’il est intéressant de noter, c’est que la photo reflète toujours une sorte d’état d’âme, de cartographie intérieure de la personne.

Mais la photo reflète aussi ce besoin d’estime de soi (un autre besoin dans la pyramide de Maslow) à travers la reconnaissance qu’elle soit de sa propre satisfaction en appréciant sa réalisation ou celle d’autrui.

En fait, la photo renvoie toujours à ce besoin naturel et indispensable à notre développement mais il faut espérer qu’elle ne reflète pas que cela, sans quoi, le reflet peut devenir l’eau dans laquelle Narcisse se noya en voulant l’embrasser.

5. Conclusion

En cherchant un peu, j’ai découvert sur la chaine de Laurent Breillat (Apprendre.Photo) que je vous conseille vivement de connaitre d’ailleurs, que John Szarkowski, conservateur pour la photographie au MoMA de New York entre 1962 et 1991, avait élaborer une réflexion semblable. En 1978, il organise une exposition thématique intitulée « Miroirs et fenêtres ». Pour lui, les photographes contemporains expriment leur vision du monde de deux manières différentes. Soit ils projettent leur sensibilité sur les choses qu’ils photographient et sont des photographes miroirs. Les photos représentent d’avantage l’état intérieur du photographe que ce qu’elles représentent réellement. L’image que le photographe choisi d’exposer est en quelque sorte une métaphore de son état intérieur. Soit les photographes sont plus dans le reportage et veulent avant tout décrire le monde tel qu’il est. C’est ce que Szarkowski désigne sous le terme photographe fenêtre. Et même s’il y a un style personnel dans la démarche photographique ce n’est pas ce que le photographe souhaite mettre en avant. Le photographe fenêtre est plus un témoin du monde qui s’offre à lui. C’est une manière d’explorer le monde pour essayer de mieux le comprendre.

Il ne faut pas voir cette distinction comme une dichotomie mais bien comme deux grand courant de posture dans la photographie actuelle.

Ceci dit, je croix que la frontière entre ces deux démarches est bien plus ténue qu’on ne pourrait le penser.

Dans son merveilleux ouvrage intitulé « Exils », Joseph Koudelka propose une vision très personnelle de l’exil. Tout d’abord parce qu’il l’a subi durant près de 20 ans et que le sujet lui tient particulièrement à coeur. Ensuite parce qu’il a choisi d’en faire un livre qui évoque la réalité que d’innombrables personnes vivent chaque année. Ces photos sont d’abord l’expression très personnelle de ce qu’il a vécu et c’est pour cela que les 75 photos qui composent le livre sont d’abord le reflet de son intériorité. Pour moi, ce sont d’abord des photos miroirs. Ensuite et seulement ensuite, ces photos viennent en résonance avec d’autres exils. C’est pour cela que le titre de ce livre est au pluriel. Son exil ressemble à tant d’autres exils. Il y a tellement de points communs entre différents exilés. Ses photos miroir font écho à tant d’autres réalités intérieures. Il y a bien un fil invisible qui relie tous les exilés du monde.

Pourquoi certaines photos nous touchent plus que d’autres ?

De la même façon que la vision du photographe reflète une part de sa réalité intérieur, nous sommes tous attirés par des sujets qui viennent en résonance avec notre personnalité. Et même si nous sommes naturellement curieux et ouverts à tous les sujets, il y en a certains qui nous toucherons plus que d’autres. C’est ce que j’appelle l’effet miroir.

Comme vous pouvez le constater, la photographie nous révèle des mécanismes qui favorisent notre développement et qui remonte jusqu’à notre enfance. En effet, dès la naissance, l’enfant manifeste des capacités d’imitation qui lui permettent progressivement d’apprendre de nombreux comportements. Cet extraordinaire faculté repose sur l’activité des neurones miroirs du cerveau. Depuis 2010, des chercheurs sont parvenus à démontrer le lien entre le désir mimétique chez l’humain et ces fameuses neurones miroirs. L’empathie (système miroir des émotions) surviendrait grâce à ces neurones. La puissance de l’apprentissage par l’effet miroir nous accompagne toute notre vie.

La photo miroir est donc bien plus qu’une simple vue de l’esprit. L’image qui retient notre attention correspond à notre réalité ou désir intérieur. L’image est comme une émanation de notre perception ou imagination. L’image est dans son sens étymologique une imitation de la réalité. L’image est donc un reflet. Encore une fois, le miroir nous accompagne pour mieux comprendre la réalité qui nous entoure mais surtout qui nous habite.

Beaucoup de scènes de la rue que je photographie évoquent cette relation quasiment magique et génétique à la notion de miroir, de reflet, de correspondance. Chaque réalité se renforce par un jeu de miroir et nous guide mystérieusement dans l’imaginaire de notre propre perception de la réalité.

Mes photos de rue sont basées sur un processus de création totalement libre. Progressivement, j’ai trouvé mon style ou disons plutôt qu’il m’a trouvé.

La plupart de mes photos de rue mettent en scène des correspondances entre le sujet principal et son environnement. Ces coïncidences sont devenues récurrentes à tel point d’ailleurs que j’y ai vu une forme de synchronicité. Et la synchronicité n’est-elle pas un concept où la psyché se reflète dans notre environnement ? Ces coïncidences que notre cerveau associe à un sens particulier ne sont-elles pas le miroir de nos attentes inconscientes ?

La photo est décidément un merveilleux support de réflexion. Et la réflexion n’est-elle pas aussi une forme de reflet qui se renvoie dans un mouvement de va et vient sur soi-même pour apprendre à mieux se connaitre ?

Finalement, le visible renvoie toujours à l’invisible. La photo est une interface entre l’extérieur et l’intérieur, le conscient et l’inconscient, le yang et le yin. Elle est bien plus qu’une simple image. Elle fige le temps comme si elle voulait le maitriser, le déchiffrer. Elle sonde la psyché des représentations en passant par les archétypes jusqu’aux origines de la vie. C’est un miroir aux multiples reflets qui nous plonge jusqu’au tréfonds de notre mémoire.

Et qui sait jusqu’où ce miroir peut bien nous mener ?

Evgen Bavcar est né

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Sylvie
Sylvie
8 mois il y a

Toujours de la lecture très très intéressante à laquelle je me reconnais :-)Merciiiii

Joan Ott
8 mois il y a

Bonheur de lire. Au travers des mots filtrent les images. Merci !

Wolf Marcel
8 mois il y a

Très belle analyse, je crois que tu as foncièrement raison dans l’idée de photo miroir. En effet, je pense que nous nous projetons forcément dans nos choix photographiques mais ce qui fait la différence c’est qu’à la lecture de l’image le message que l’on voudrait mettre ne passe pas forcément … et dans ce domaine tu as un savoir faire formidable car l’écriture est claire, tu arrives à aller à l’essentiel avec une efficacité que j’admire.
Au plaisir de te relire ou de revoir tes oeuvres

Danielle
Danielle
8 mois il y a

Très bel article une fois de plus que j’ai lu avec un très grand intérêt , et pour lequel je partage totalement le ressenti . Admirative dans un premier tant de cette approche partagée auprès d’enfants libres dans leurs têtes .. quelle belle initiative que je comprends tellement les ayant moi aussi longtemps accompagnés en milieu médico social .Je sais leur poésie profonde et si touchante .
L’effet miroir de la photographie est si vrai et si réel pour ma part , autant en donnant qu’en recevant . Je peux si bien ressentir et faire ressentir parfois juste mon intention première à travers le choix d’une image qui vient je crois oui de notre inconscient , mais je reçois tout aussi fortement les émotions d’une image . Les photographies qui m’émeuvent et me touchent le font tout de suite , comme une évidence et je sais pourquoi et quels mots , quels sentiments elles m’inspirent . C’est forcément en fonction de notre affect .. de nos vécus .. dans les deux sens. Comme une écriture ou une lecture de nos profonds . Donner pour écrire , recevoir pour lire ..
Merci Fabrice pour ce très bel article , ces questionnements si bien fondés , et cette réflexion posée sur nos passions communes à nous tous et toutes . Une bien belle passion.
Tes photographies nous touchent tant , ton travail est vraiment excellent .. bluffant ..
Alors merci et bravo pour cette belle implication et ce riche partage offert .

Francine
Francine
6 mois il y a

Passionnant, cet article. Il m’avait échappé. J’ai retrouvé ta newsletter en faisant de l’ordre dans mes mails.
Voilà un bon moyen de revoir mes photographies sous un angle nouveau et d’en percevoir quelque chose qui pourrait m’aider à y voir plus clair sur moi-même.
J’ai particulièrement aimé le récit de ton travail avec des personnes handicapées et leur liberté créatrice.
Merci Fabrice