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1. Introduction
Le concept de double existe depuis les origines de la vie. Prenons l’exemple des amibes, organismes unicellulaires qui existent depuis des milliards d’années, bien avant l’apparition de l’humain. Leur mode de reproduction par fission binaire incarne cette notion de double, chaque division donnant naissance à une nouvelle entité, identique à l’originale.
Par ailleurs, il est intéressant de noter que la Bible emploie les termes d’image et ressemblance pour parler de la création de l’homme à l’image de dieu. Ici, la création de l’humain comme reflet ou double de dieu ne signifie pas un double identique mais plutôt un miroir de certains aspects divins dans la nature humaine.
On peut voir en effet dans cette notion un double spirituel ou un idéal d’humanité ajoutant une dimension spirituelle ou philosophique notamment autour de l’idée que cette dualité ne se limite pas à une copie physique mais peut aussi s’exprimer dans une essence ou une vocation humaine.
À ce niveau de lecture, vous vous demandez peut-être, quel est le rapport avec la photographie ?
La photographie, par essence, capture un fragment de réalité, un instant figé dans le temps. Elle ne prétend pas représenter la réalité dans son intégralité, mais en offre une interprétation. Tout comme l’ombre d’une personne ne révèle que certains contours de son identité, la photographie saisit une dimension limitée du réel, laissant d’autres aspects dans l’ombre.
En ce sens, la photographie agit comme un double inséparable de la réalité. Elle reflète certains éléments du monde, tout en en laissant d’autres hors du cadre. Elle ne reproduit pas une scène, mais la réinterprète à travers l’œil subjectif du photographe. Comme je l’explique dans mon article Au-delà de l’image, l’œil humain fonctionne comme un miroir, projetant une part de la réalité intérieure de l’artiste sur l’image qu’il crée.
De la même manière, celui ou celle qui contemple une photographie y apporte ses propres perceptions, modifiant parfois le sens initial de l’œuvre en fonction de sa sensibilité et de ses représentations.
Depuis sa découverte, plus que son invention, la photographie a transformé notre rapport à l’image. Pourquoi « découverte » ? Parce que les principes fondamentaux de la photographie existaient bien avant que l’humain ne les exploite. Le phénomène de la camera obscura naturelle, par exemple, permet à un simple trou de lumière de projeter une image inversée sur une surface sombre. Ce phénomène se produisait dans des cavernes bien avant que nous n’imaginions des appareils photo.
De plus, la photosensibilité est une propriété intrinsèque de la nature. Certaines plantes, exposées à une intense lumière solaire, ont laissé des ombres fossilisées, véritables empreintes naturelles figées dans le temps. Ces « daguerréotypes naturels » témoignent d’un processus d’enregistrement d’images bien antérieur à toute invention humaine.
Il y a d’autres exemples et ce sujet pourrait faire l’objet d’un article à part entière mais ce n’est pas le thème du présent article.
La photographie et son double est d’abord une exploration dans l’âme humaine où la dualité s’exprime à travers la coexistence de contrastes qui semblent opposés mais qui sont la plupart du temps complémentaires : Lumière et ombre, raison et émotion, bien et mal.
Ma composition photographique est avant tout une quête du sens de l’existence en récoltant quelques fragments du quotidien urbain et en les utilisant comme supports de réflexion.
2. La dualité humaine et la photographie de rue
Je pratique la photographie depuis environ onze ans. Tout a commencé en 2013, à une période difficile de ma vie. Un ami, voyant que j’avais besoin de me changer les idées, me proposa de me prêter un appareil photo. Ce geste simple fut une véritable révélation.
Rapidement, je tombai sous le charme de ce médium. Mais avant d’atteindre un style plus affirmé et une démarche photographique mûrie, j’ai dû traverser de nombreuses étapes. Mon apprentissage s’est fait en autodidacte : au début, je dévorais des livres et regardais des vidéos pour acquérir les bases techniques indispensables. La photographie exige du temps, de la patience et, surtout, une curiosité constante. Même après des années de pratique, je réalise que l’apprentissage ne s’arrête jamais.
Il y a une différence fondamentale entre prendre une photo sans intention particulière et réaliser une image ou une série avec un but créatif ou informatif, en y insufflant du sens. Cette quête de signification a marqué un tournant dans ma manière de pratiquer la photographie.
Après des années d’explorations variées, c’est vers la photographie de rue que je me suis tourné. Ce genre résonnait profondément en moi. J’ai toujours été fasciné par l’humanité, avec ses contradictions et sa capacité à exprimer autant le meilleur que le pire.
Le véritable tournant s’est produit le 1er avril 2021. Ce jour-là, une photo que j’ai prise déclencha un changement radical dans ma démarche. Elle m’a permis de mieux comprendre la direction que je souhaitais donner à ma pratique artistique.
Quelques jours avant le troisième et dernier confinement national lié à la pandémie de Covid, une scène marqua un tournant décisif dans ma démarche photographique. À Strasbourg, une femme portant un masque FFP2 longeait la façade du cinéma L’Odyssée, tout en tirant une valise à roulettes. Lorsqu’elle atteignit l’angle du bâtiment, j’aperçus qu’elle se trouvait à la hauteur d’une affiche intitulée La fille à la valise, sur laquelle figurait une femme tenant une grande valise. Immédiatement, j’appuyai sur le déclencheur à plusieurs reprises avant de la voir s’éloigner.
Quelques instants plus tard, en vérifiant les photos sur l’écran LCD de mon appareil, je compris que j’avais saisi une image qui ne ressemblait à aucune autre. Cette photo, avec sa narration visuelle forte, devint le point de départ d’une nouvelle étape dans ma pratique.
La composition de la scène repose sur des éléments duels qui se répondent et se complètent. La photo est en couleur, tandis que l’affiche est en noir et blanc. Deux temporalités se superposent : le passé de l’affiche et le présent de la scène urbaine. Deux femmes s’y croisent. L’une, actrice figée dans une fiction, et l’autre, passante anonyme mais acteur social de son époque. Cette dualité donne à l’image une profondeur narrative, offrant une double dimension qui capte immédiatement le regard.
Contrairement à certains photographes qui s’imprègnent d’abord des travaux de leurs pairs pour forger leur style, ma démarche s’est construite à l’inverse. Je suis parti de ma pratique intuitive et personnelle pour découvrir mon sujet de prédilection. Ce n’est qu’ensuite, sur les conseils d’une amie photographe, que je me suis ouvert à l’histoire de la photographie et à ses courants, afin de mieux comprendre les différents langages visuels sans risquer de copier un style existant.
La fille à la valise symbolise non seulement le début d’une nouvelle aventure photographique, mais aussi une réflexion plus profonde sur la notion de voyage et d’identité. La valise incarne à la fois le déplacement et la mémoire, cette histoire que chacun de nous porte en soi, peu importe où il va.
Dans la rue, je capte des scènes de la vie urbaine en traquant les situations marquées par de forts contrastes, ces instants qui révèlent l’essence de la nature humaine. L’un des aspects fondamentaux que j’explore à travers mes images est la dualité, cette tension constante entre opposés qui façonne notre existence.
Ma démarche s’inscrit dans un humanisme lucide. Je crois profondément que la nature humaine, bien qu’habitée par des forces contradictoires, est capable de produire à la fois le pire et le meilleur. Ces oppositions, parfois complémentaires, participent à l’évolution de l’humanité. Peut-être, un jour, ces forces permettront-elles à l’humanité de sortir définitivement de l’obscurité pour s’élever vers la lumière.
Mes photographies de rue témoignent de notre époque, mais elles portent aussi un espoir : celui de révéler, dans chaque fragment de quotidien, la part de lumière que l’humanité peut offrir.
3. L’effet miroir comme outil narratif
Plus on pratique une activité, plus on la maîtrise, et la photographie ne fait pas exception à cette règle. Depuis 2021, je me consacre à la photo de rue de manière presque quotidienne, à raison de deux heures par jour.
Avec le temps, mon appareil photo est devenu une véritable extension de moi-même. Mon regard s’est affûté, et mes gestes se sont automatisés, un peu comme lorsqu’on conduit. Cette habitude m’a permis de gagner en réactivité et d’anticiper des situations, ce qui améliore considérablement mes compositions.
Parmi les procédés qui caractérisent ma pratique, l’effet miroir s’est imposé comme ma signature personnelle. Je tiens cependant à préciser que je n’ai rien inventé et que je ne suis pas le seul à utiliser ce type de démarche. Cet élément stylistique s’est simplement imposé naturellement, au fil de mes observations et de mon expérience.
L’effet miroir repose sur l’idée de créer des correspondances visuelles entre un sujet et son environnement. Il joue sur les échos, les reflets et les interactions entre les différents éléments d’une scène pour enrichir la narration visuelle. Laissez-moi vous donner quelques exemples de photographies illustrant ce procédé.
Cette photo, prise le 15 octobre 2021 à Strasbourg, illustre une réalité brutale : la ville ne se vit pas de la même manière pour tout le monde. Arpentant ces rues depuis des années, j’observe avec une inquiétude croissante une précarité qui ne cesse de s’aggraver. En tant que photographe de rue, comment ignorer une telle réalité ?
Sur l’image, au premier plan, un homme somnolent est appuyé contre une vitre à l’arrêt d’un tramway. En arrière-plan, une affiche attire l’attention avec deux mots qui résonnent intensément : Illusions perdues. Cette vitre, contre laquelle l’homme est adossé, agit comme un miroir, créant une double dimension dans l’image : un côté net et un autre flou, renforçant la complexité de la scène.
Lorsque j’ai observé cette scène, je me trouvais à l’extérieur de l’abri, séparé par une vitre. Les premiers clichés que j’ai pris renvoyaient mon propre reflet, brouillant la lecture de l’image et parasitant sa narration. Cela ne me convenait pas. Utilisant mon Fuji XT-4 équipé d’une longue focale (50-140mm F/2.8), je me suis aperçu que cette configuration ne me permettait pas de photographier de l’intérieur. J’ai donc appuyé le pare-soleil directement contre la vitre pour éliminer tout reflet intempestif. Ce simple ajustement technique m’a permis de capturer l’image telle que je la voulais : limpide et percutante.
L’effet miroir, qui est au cœur de ma démarche, relie ici deux éléments de manière à la fois physique et métaphorique. D’un point de vue physique, la vitre divise l’homme en deux parties : l’une nette, l’autre floue. D’un point de vue métaphorique, l’interaction entre le sujet et l’affiche renforce la narration visuelle. Les mots Illusions perdues ajoutent une charge dramatique à la scène, tandis que le reflet brouillé évoque un homme morcelé, désillusionné, trouvant refuge dans une somnolence empreinte d’abandon.
Cette division, induite par l’effet miroir, fragmente le sujet principal, amplifiant une impression de dualité. Peu à peu, une partie de son identité semble s’effacer. Le cadrage, centré sur sa tête penchée, suggère un repli intérieur, comme si le monde extérieur devenait secondaire. Cette image invite à une réflexion plus large sur la condition humaine et l’augmentation visible de la précarité dans nos espaces urbains.
Voici un deuxième exemple illustrant l’usage de l’effet miroir :
Cette photo, réalisée en 2024 à Strasbourg, exploite plusieurs éléments superposés qui jouent sur une forme d’illusion visuelle, créant des effets miroirs à la fois symboliques et métaphoriques.
La scène invite à réfléchir sur des notions telles que la dualité, les apparences et les masques sociaux. Les superpositions visuelles et les interactions entre les différents plans de l’image suggèrent une tension entre ce qui est visible et ce qui reste caché, entre l’identité réelle et celle que l’on projette.
4. Conclusion
A l’occasion d’un événement culturel et artistique annuel à Strasbourg (ST-ART 2024), j’ai eu l’occasion de découvrir un talentueux photographe d’origine japonaise, Naohiro Ninomiya, exposé par la galerie Decorde.
Au cours de notre échange, il m’a confié ne travailler qu’avec des appareils argentiques. Pour lui, les images numériques, trop parfaites, manquent d’imperfections et de caractère. Il valorise l’argentique pour la place qu’il laisse au hasard, à l’aléatoire, et considère la contingence comme une forme de collaboration avec la chimie du procédé.
Ces propos ont profondément résonné avec ma propre démarche. Jusqu’à cette rencontre, je n’avais pas pleinement réalisé à quel point l’accidentel faisait partie intégrante des origines mêmes de la photographie. Ce dialogue m’a permis de donner un sens encore plus clair à l’idée de La photographie et son double.
La photographie ne se limite pas à une simple reproduction de la réalité. Ce double inséparable transcende son rôle de représentation pour inviter le spectateur à explorer une dimension symbolique, poétique et métaphorique. C’est là que la photographie devient un art à part entière, un espace où le processus créatif s’épanouit sans limite, porté par l’inspiration humaine.
L’ère numérique n’a en rien affaibli le pouvoir d’attraction de la photographie. Elle a, au contraire, transformé en profondeur notre rapport à l’image, tant dans sa production que dans sa consommation. Ces évolutions soulèvent des questions culturelles, sociales et philosophiques qui mériteraient une réflexion approfondie, voire un article dédié.
Quant à ma démarche photographique, elle est en constante évolution, fidèle à l’essence même de tout processus créatif. L’effet miroir, qui est devenu un élément clé de mon style, agit presque comme un fil conducteur. Pourtant, lors de mes sorties photographiques, je ne le cherche pas consciemment. C’est comme si, en réalité, c’était lui qui me trouvait.
J’espère que cet article a su captiver votre attention et vous inspirer à voir la photographie sous un autre angle.




Excellent texte pour mieux connaître ta démarche photographique et comment tu y es parvenu. La quantité et la densité des coïncidences graphiques dans tes photos est impressionnante. Et aussi ta maitrise de la composition.
Quant au texte, j’apprécie à sa juste valeur le passage de l’amibe au photographe. Il y a un peu d’une scène de Stanley Kubrick dans « 2001 », quand l’éclat d’os se transforme en vaisseau spatial.
Merci Bernard d’avoir pris le temps de commenter ma publication. J’apprécie particulièrement l’allusion à Stanley Kubrick. À bientôt !